Individus résignés, ou citoyens intelligents et actifs ?
Retour sur le militantisme des années 70.
J’ai été ouvrier en 1969 et 70 dans quatre entreprises. Puis, je fus embauché dans une entreprise de métallurgie qui comptait de 1500 à 1800 salariés, à très forte majorité d’O.S. J’y ai travaillé à la chaîne jusqu’à fin 1982. J’ai été syndicaliste élu, ou désigné syndical depuis 1971.
Avec quelques copains nous avons créé une section syndicale CFDT après une tentative au sein de la CGT et un clash sur le refus de revendiquer l’embauche des intérimaires présents alors que l’employeur lançait une opération de recrutement extérieur, puis le refus de soutenir l’action des OS sur chaîne contre le licenciement d’un jeune ouvrier turc.
Ces 12 années furent particulièrement marquées par des mouvements variés au Montage Lave-vaisselle », ainsi qu’au Montage Lave-linge, puis une grève prolongée des ouvriers de la Tôlerie et celle des ouvrières de l’atelier « Paniers inox ».
J’ai vu chez les ouvriers deux comportements, deux mentalités très différents :
Les comportements des jours ordinaires où l’entreprise a sa vitesse de croisière, faits d’une épaisse fatigue due aux cadences, aux accidents, aux engueulades pour faire reconnaitre le rendement réalisé, de frictions entre ouvriers excédés par les incidents qui freinent l’activité. (Lors d’un travail monotone, répétitif tout ce qui casse le rythme déclenche stress et irritabilité).
L’ordinaire des temps de pause et de repas pris ensemble est fait de bavardages plus ou moins anodins sur le tiercé, et quelques sujets de défoulement et, lorsque des sujets de société arrivent, on entend les lieux communs couramment énoncés par la télé, le faux bon sens ordinaire. Dans ce contexte, quelles que soient les explications et les ehortations diffusées dans les tracts syndicaux, les appels aux débrayages ne rassemblent qu’une petite proportion de gens convaincus ou plus excédés que les autres, qui en reviennent déçus.
C’est la phase de résignation. Les individus résignés.
Le syndicalisme en ces jours ordinaire s’emploie patiemment à réduire les divisions que crée l’encadrement et l’organisation du travail, vise à isoler ceux qui sèment la discorde. Multiplier les petites initiatives qui reconstruisent la solidarité.
Et puis tout d’un coup on vient te tirer par la manche discrètement « Il faut que tu viennes, aux Paniers, on est toutes en grève. Ça chauffe avec les chefs. »
Lorsque ceux que l’on désespérait de voir un jour en lutte, se mettent en grève, il se révèle alors une colère enfouie ancienne qui déferle. Redoutables. Dévastateurs.
On découvre alors qu’on ne connaissait que le dixième de ce qu’ils ont enduré !
Il y a deux comportements de délégués :
- « Bougez pas on va se réunir et on vous dira ce qu’il faut faire »
(Votez pour nous, on pense pour vous)
- Ecouter. Se faire expliquer le déroulement de ce qui a précédé. Mettre tout le monde d’accord sur les revendications, les rédiger sur place et les déposer tous ensemble le plus vite possible au bureau du chef d’atelier. Puis réunion des ateliers concernés. Parole à la salle. Tout le monde doit s’exprimer sur le ras-le-bol, discuter ce qui doit changer, se répartir les tâches pour comprendre partout comment on s’est fait entortiller sur les cadences, les primes, les conditions de travail etc…On encourage ce qui unit.
Chaque jour on se retrouve en AG et on prend ensemble les décisions qui renforceront l’action collective. On constitue les groupes qui rencontreront les syndicats, ceux qui prendront les divers contacts utiles, la presse, rédigeront le billet d’infos quotidien, etc…
Piaget raconte très bien pendant la très longue et difficile lutte des LIP contre la fermeture de l’entreprise, tout le travail en commissions par lequel tous participaient à l’action et chacun pouvait tenir sa place dans les décisions. Et les AG où tous rendaient compte de ce qu’ils ont fait et appris, puis les décisions collectives.
Ce fut la lutte phare des années 70 , « autogérée », contre les avis des centrales syndicales.
Alors les lieux communs sont balayés.
L’intelligence, l’initiative sont partagées par tous.
L’intérêt général, la créativité (et les besoins particuliers) sont portés collectivement.
A la faveur du combat, les individus résignés se sont constitués en un collectif intelligent et créatif.
Chacun a déployé sa personnalité profonde. Chacun est devenu citoyen responsable.
Emergent alors des personnes qui montrent une plus grande aptitude à saisir la situation dans sa complexité, à imaginer des propositions susceptibles de mettre en mouvement le plus grand nombre : Les grandes luttes des années 70 ont vu se lever des chefs naturels qui s’ignoraient. La situation leur a permis de développer des qualités en sommeil.
Il fut fréquent qu’à la fin du conflit, ces « chefs naturels » aient de la difficulté à réintégrer leur poste de travail d’avant, prolongent leur engagement militant ou se mettent à étudier.
Dans les années 70 cette façon de mener l’action, lorsqu’elle concernait des entreprises importantes, et se renforçaient dans la durée, rencontrait l’hostilité des centrales syndicales qui se voyaient remises en cause.
Les réunions du personnel conduites par les syndicalistes formatés selon les règles insufflées par le Kominform via le PCF, comportent une tribune face à la salle. Après un bref temps de compte-rendu des délégations vers le patron, un temps de parole à la salle. Puis un des syndicaliste commence à cadrer dans quel sens il faut aller et appelle les réactions de la salle. Puis le secrétaire formule ce qui sera la décision. Les avis du syndicat départemental ne sont jamais formulés publiquement, mais orientent la décision à faire passer.
Le contexte politique était déterminant : le PCF avait il besoin que monte la pression sociale ou au contraire de montrer sa capacité à contrôler les mouvements pour rassurer l’électeur. C’était le sens qu’avait pris en France la « courroie de transmission » syndicale.
Au fil du temps ce type de fonctionnement a gagné tous les syndicats, les partis politiques et même le secteur associatif : il permet à ceux qui y ont le pouvoir de s’y maintenir et de se coopter.
De l’extérieur, le contact avec les grévistes était très différent. Dans les conflits encadrés la réponse des ouvriers était invariante ; « Il faut aller voir les délégués »
Dans les conflits de type nouveau chaque gréviste était capable d’exprimer une parole vivante exprimant le conflit.
Il ne s'agit pas de "revenir" à l'anarcho-syndicalisme comme au militantisme des années 70 liés à leur époque . Des formes nouvelles sont en cours d'invention, en réponse aux aberrations nouvelles, qui pousseront plus loin encore l'émancipation populaire.
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